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ULTIMATE GABELOU

Révélation : en 2017, la douane existera toujours. En effet, à la suite d’un incident spatio-temporel (non, ce n’est pas un énarque qui a touché à quelque chose), nous avons pu entrer en contact avec le cerveau d’un gabelou du futur. Ce dernier nous emmène dans un voyage, dont rêvent quelques zélés réformateurs visionnaires. Embarquement immédiat :

Il est 6h30, un matin gris et blême. L’aéroport de Roissy à l’aube n’est pas un endroit des plus bucoliques. Les pas de François M.., Contrôleur fraîchement émoulu de l’école Interfinances de La Rochelle, le guident à travers une zone de hangars sans fin. François rejoint le siège de son unité, la BSA (Brigade de Surveillance Abords) n° 3.

En riant, un peu jaune semble-t-il, ses collègues lui expliquaient qu’ils étaient étonnés de retomber sur une barrière à surveiller, même s’ils n’imaginaient pas que cette nouvelle frontière serait celle de la société FEDPS. Il est vrai que cette société est impressionnante. Elle traite, nuit et jour, un flux continu de marchandises venues ou en partance vers tous les continents. Le cadre de la société, superviseur du custom controling and clearing, avait fait aux nouveaux arrivants dans l’unité une brillante présentation du circuit informatique de traitement douanier, depuis un avion au décollage à des milliers de km d’ici jusqu’à la livraison au client. Des millions de données disponibles à tout moment pour les opérateurs-transmetteurs. François, peu convaincu, se demandait si quelqu’un pouvait encore contrôler quelque chose dans cette belle affaire, pourtant strictement conformes aux normes édictés par la Charte Communautaire Douanière, que l’on appelle encore souvent de son ancien nom, le code communautaire. A vrai dire, malgré sa courte expérience, il avait une petite idée de la réponse.

Le cadre de FEDPS avait continué son couplet vibrant sur le rôle incontournable des agents des Douanes en tant qu’agents de sécurité des flux. Il comparait le dispositif français avec celui d’autres pays de l’Union qui n’utilisait que des sociétés de sécurité privées. Pour le représentant de FEDPS, la solution retenue par le contrat de partenariat FEDPS / Douanes n’est, après tout, qu’une forme d’externalisation. En discutant avec son chef d’unité, François sent bien chez lui une profonde méfiance, face au discours des gens de FEDPS.

François a un certain respect pour son collègue. Il est vrai que ce dernier possède une solide expérience. Il y a de nombreuses années, il était agent “ de visite ”, appellation qui a toujours amusé François, ce qui a le don d’irriter son collègue. Celui-ci lui a expliqué qu’il s’agissait d’un contrôle des marchandises mené par le personnel OP/CO. Ceci a beaucoup étonné François. En effet, les quelques agents dits OP/CO qu’il a rencontrés, sont chargés de la mise en place concertée des circuits de dédouanement avec les prestataires comme FEDPS. Son chef d’unité lui avait confessé qu’il avait été amené à changer d’affectation à la suite de la contestation des factures d’une société bénéficiant de la plus haute norme dans l’échelle Free Custom. Par la suite, il avait été intégré dans une unité de surveillance territoriale.

Pour François, ce type de service avait l’air bien plus motivant, mais son collègue l’a quelque peu “ douché ” en lui narrant le quotidien de la brigade. Comme ses consoeurs, celle-ci était en permanence sous la pression des tableaux de bord. Ces derniers s’affichaient dès qu’on allumait un ordinateur de la brigade. On voyait clignoter les objectifs non atteints en quantité de cannabis ou de contrefaçons interceptés. Même les “ éléments mobiles ”, nouvelle appellation des véhicules, sont désormais connectés au réseau évaluateur. Dès que l’on appuie sur le bouton de démarrage, l’ordinateur de bord vous rappelle d’une voix synthétique que “ objectif n° 19-3 : manquent : 1827 kilogrammes de cannabis – il vous reste 121 jours pour atteindre la valeur-cible ”, ce que le RP4 rappelle de vive voix lors de la conférence de performance mensuelle, préparatoire au rapport annuel du même nom. Au même titre, il insiste sur l’indexation de la prime de rendement, en fonction de la grille de résultats individualisée.

François se dit que la mise au point de ces petits programmes informatiques devait bien amuser les programmeurs du central douanier, le CIDCSE, chargé de l’informatique et des statistiques. Il est vrai que, pour eux, ces termes sont plutôt du genre abscons, car ces brillants informaticiens appartiennent en fait à des sociétés privées.

En s’équipant de l’armement réglementaire, un vieux pistolet Sig Sauer bien usé et une ANL (arme non léthale), outil recommandé en cas de découverte d’E.O.E.M. (“ Ensemble Organique Extérieur à la Marchandise ”, ce que les plus anciens appellent plsu directement “ clandestins ”), François se remémore les quelques stages qu’il a effectué, en plus de son e-formation.

Il espérait pouvoir trouver des horizons plus dégagés que ceux du terminal T12. Quand il passait le “ profil de sélection ” (les concours qui ouvrent l’accès au statut de la fonction publique pour une durée de 5 ans renouvelable, se font de plus en plus rares...), il se voyait bien sur le pont de la vedette garde-côtes du port où il avait passé son enfance. Mais, lors d’un week-end, il avait vu la pauvre DF23Bis définitivement échouée parmi les objets hétéroclites d’une vente aux enchères publiques. Aujourd’hui, les places sont chères à bord des trois patrouilleurs mixtes, les DFAFFMAR Manche, Atlantique et Méditerranée. Quant à trouver un emploi dans les services territoriaux, il ne fallait guère y compter rapidement. En se perdant dans une zone d’activité, François n’avait trouvé qu’un vieux panneau rouillé portant l’inscription “ Douanes – CRD ”. Mais à l’endroit indiqué, se trouvait une annexe flambant neuve de la chambre de commerce, en charge de la VAO (Validation Administrative des Opérations). C’est ce que lui a expliqué l’agent d’accueil. Sur le bureau de ce dernier, François a remarqué un étrange presse-papiers, un vieil objet gris avec une base plate et ouvragée. Remarquant le regard de François, l’agent lui explique qu’il s’agit d’un vieux cachet des douanes, appelé ND ou NT, d’après ce qu’il avait entendu. Bref, le genre d’objet qu’on commence à voir apparaître dans les brocantes.

Pour trouver des services douaniers, il fallait maintenant se rendre au chef-lieu de la région, où ils étaient tous regroupés. François avait pu visiter un de ces sites centraux, mais il avait eu beaucoup de mal à en retenir l’architecture. Il y avait en effet beaucoup de cadres, qui s’appelaient “ Dir’BOP ”. François avait dénombré, sous la responsable du directeur de région, deux directeurs adjoints de pôle, coiffant eux-mêmes 5 dir’BOP. Le dernier de ces Dir BOP, qui avait bien voulu recevoir le groupe de stagiaires dont faisaient partie François, leur avait expliqué avec emphase que le BOP était la base de tout, l’alpha et l’omega de l’action administrative.

Sur le moment, François avait mieux compris pourquoi il s’était magistralement planté dans son test de qualification de 2ème niveau. Il avait évoqué la notion de Service Public, ce qui avait entraîné de lourds regards courroucés chez les évaluateurs.

François, maintenant tout équipé, franchit la porte du siège de la brigade. Il est parti pour sa vacation qui devrait durer neuf heures trente. En posant la main sur la poignée, il se demande comment cela se fait que les plus anciens parlaient de passion pour ce boulot. Si c’était vrai, il avait sûrement dû se passer beaucoup de choses...

Retour en 2005. Espérons que ce modeste récit d’anticipation ne vous aura pas trop ruiné le moral. Vous aurez bien sûr remarqué au passage que quelques traits ne sont déjà plus des fictions. Mais, comme dans tous les classiques de SF, il y a toujours des résistants. Bienvenue à bord !  

 

© Solidaires-Douanes 2006